66 % : c’est la part des enfants de moins de trois ans qui utilisent déjà un écran, alors qu’aucune instance officielle ne recommande leur usage avant cet âge. Du salon à la chambre, les tablettes, télévisions ou smartphones s’invitent dans le quotidien bien avant la maternelle. Et dès la petite section, l’exposition grimpe, souvent sans repère ni cadre véritable.
Face à cette poussée des supports numériques, professionnels et chercheurs ont tenté de poser des repères concrets, faciles à suivre selon l’âge. Ces recommandations ne s’appuient pas uniquement sur la littérature scientifique ; elles résultent aussi du vécu, des observations sur le terrain. Au fond, la question n’est pas seulement le temps d’écran : elle touche au développement, au bien-être, à la façon dont l’enfant tisse son lien avec le monde tangible.
La règle des 3,6,9,12 : d’où vient-elle et que propose-t-elle vraiment ?
La règle des 3,6,9,12 a été élaborée par le psychiatre Serge Tisseron. Dès 2008, ce praticien reconnu au sein de l’association française de pédiatrie a proposé un cadre explicite pour que les parents puissent appréhender plus sereinement l’explosion des écrans dans la sphère familiale. L’idée : offrir des règles simples, faciles à retenir, sans agiter les peurs sur le numérique mais sans naïveté non plus.
La méthode se décline en quatre phases distinctes, chacune correspondant à des besoins et capacités spécifiques selon l’âge :
- Avant 3 ans, pas d’écran : priorité à l’éveil verbal, à la découverte concrète de l’espace et à la relation directe.
- Avant 6 ans, pas de console de jeux personnelle : préserver toute la richesse du jeu d’imitation, du rêve éveillé, des échanges face à face.
- Avant 9 ans, pas d’Internet seul : accompagner l’exploration et introduire progressivement la navigation, toujours accompagné d’un adulte.
- À partir de 12 ans, accès à Internet en autonomie mais dialogue soutenu : insister sur le sens critique, discuter des usages, du droit à l’image, de la protection de la vie privée.
Nombre d’acteurs éducatifs se sont reconnus dans cette approche. Elle ne vise pas à diaboliser les écrans, mais encourage un apprentissage progressif, ajusté au développement de l’enfant et aux réalités du foyer. Ce cadre aide chaque famille à accompagner sereinement l’utilisation du numérique, en tenant compte du parcours et des besoins de chaque jeune.
Quels effets les écrans ont-ils sur les enfants selon leur âge ?
Avant 3 ans, s’interposer entre l’enfant et son environnement réel, c’est bouleverser des étapes-clé dans la maturation cérébrale. Divers travaux soulignent que l’exposition précoce aux écrans, téléviseur, tablette ou console, ralentit l’acquisition du langage et la formation des repères spatiaux. Typiquement, l’attention diminue, les échanges avec les adultes fondent. Rien ne remplace la présence, le dialogue, la disponibilité du parent ou de l’adulte référent.
Dès 3 ans, le mouvement permanent et la lumière des médias numériques happent facilement le regard, produisant une forme d’hyperdisponibilité qui peut rendre l’enfant spectateur à la place d’acteur. Or, à cet âge, grandir passe par l’expérimentation active, la construction de mondes imaginaires, l’invention. Une exposition trop large ou trop précoce aux jeux vidéo prive aussi de l’apprentissage de la patience, de la gestion du temps, du retour sur expérience. La règle des 3,6,9,12 cherche ainsi à respecter les grandes étapes de maturation psychologique.
Après 6 ans, arrive le temps des jeux interactifs, des séries, des dessins animés sophistiqués. L’écran occupe plus de place, avec un bémol : fatigue des yeux, sommeil de plus en plus court, habitudes qui flirtent parfois avec l’addiction. Entre 9 et 12 ans, l’accès au Web puis aux réseaux sociaux fait émerger d’autres risques : confrontation à des images difficiles, cyberharcèlement, exposition de la vie personnelle.
Les signaux qui doivent alerter existent : troubles du sommeil, accès de colère, désintérêt pour les activités habituelles, replis sur soi. Le sujet n’est pas juste quantitatif. Mieux vaut aussi questionner la nature des contenus, la dynamique à la maison, la capacité de l’enfant à doser ses propres usages.
Mettre en place la règle 3-6-9-12 au quotidien : conseils pratiques pour les parents
Mettre de l’ordre dans la gestion du numérique à la maison, c’est avant tout réfléchir à des règles claires. La règle des 3,6,9,12 conçue par Serge Tisseron va bien plus loin que la simple fixation d’un âge minimal : elle questionne la place du numérique dans la vie de tous les jours. Avant 3 ans, favoriser le jeu spontané, la découverte, lire, échanger, et retenir l’écran loin de l’enfant en cas d’absence d’adulte. Pour les 3-6 ans, choisir des créneaux précis pour les écrans, accompagner chaque usage, privilégier des contenus ludiques ou éducatifs à découvrir ensemble.
Après 6 ans, le contrôle parental devient un allié. Régler les paramètres, montrer comment naviguer prudemment en ligne, parler des pièges. Autour de 9 ans, il s’agit d’aborder l’identité numérique, les traces qu’on laisse, la confidentialité des données. Installer l’ordinateur dans la pièce commune, instaurer des moments déconnectés, pendant les repas, lors des devoirs, au moment du coucher, renforce ces repères.
Pour accompagner les familles, voici quelques exemples de pratiques à mettre en place :
- Élaborer ensemble une charte sur l’utilisation des écrans à la maison.
- Observer avec attention le comportement de l’enfant : surmenage, irritabilité, isolement.
- Rester informé des évolutions : nouvelles applications, modes de jeux, tendances sur les réseaux.
Apprendre en continu, c’est s’équiper face au flot numérique. Les échanges entre parents, le partage d’idées ou d’astuces, la volonté de rester attentif forment un socle solide pour guider chaque enfant vers une relation apaisée et raisonnable au digital.
Réfléchir ensemble à la place du numérique dans la vie de famille
Ouvrir le dialogue sur le numérique en famille, c’est déjà changer la donne : la gestion des écrans cesse d’être une affaire de bons ou mauvais points, et devient une aventure collective. La famille se construit alors comme un lieu d’échange, de débats parfois vifs mais toujours utiles, là où chacun avance à son rythme. Parler du temps d’écran, questionner l’autorégulation, échanger sur le droit à l’image ou la notion de vie privée, tout cela façonne peu à peu une éducation numérique solide.
Plus tôt les enfants sont impliqués dans ces échanges, plus ils prennent conscience de ce qui se joue, des conséquences d’une publication, du respect de l’intimité, des yeux extérieurs. Nommer les choses, les expliquer, accorde à chacun, jeune ou parent, la possibilité de faire des choix informés et partagés. Le climat de confiance se renforce, bien au-delà d’un simple encadrement.
Quelques points pour nourrir cette dynamique selon les situations :
- Définir ensemble des moments privilégiés pour discuter des médias et des nouvelles technologies.
- Remettre en question la présence systématique du smartphone lors des moments à vivre ensemble.
- Souligner le respect de l’intimité : chaque membre peut revendiquer des espaces propres, y compris dans la sphère numérique.
La discussion n’a rien de figé ; elle évolue avec la croissance, les préoccupations, le quotidien. La règle des 3,6,9,12 trace des pistes : la vie en famille les façonne un peu plus chaque jour, à mesure que les usages se multiplient. La prochaine fois que la lumière bleue d’un écran vient troubler le salon, une simple conversation peut tout changer.


